Rencontre avec Philippe Arraou | ANECS

Rencontre avec Philippe Arraou

Améliorer notre formation en systèmes d’information, amorcer notre spécialisation dès le stage, construire les prémices de notre réseau interprofessionnel et acquérir une culture internationale sont les quatre axes de la mandature ANECS actuelle.

Alors que l’ANECS célèbre ses 70 ans, qui mieux que le Président de l’Ordre pour aborder ces défis majeurs et développer la dimension internationale ?

Dans le cadre des 70 ans de l’ANECS, Données Partagées prépare un numéro spécial. Pour commencer, retrouvez l’interview de Philippe Arraou, Président du Conseil Supérieur de l'Ordre des experts-comptables.

 

Données Partagées : Monsieur le Président, dans le sillage de l’Ordre, l’ANECS fête ses 70 ans cette année. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Les 70 ans de l’Anecs comme ceux de l’Ordre doivent servir à rappeler que la profession française d’expert-comptable a une longue histoire, mais qu’elle a toujours su se remettre en cause pour évoluer et s’adapter aux besoins de ses clients et de son environnement pour être ce qu’elle est aujourd’hui. Cela peut sembler une évidence, mais notre exercice professionnel n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il était après-guerre et, notre mutation s’accélérant, il y a fort à parier que nous serons, dans moins de dix ans seulement, très différents de ce que nous sommes aujourd’hui.

L’effet de nos réformes réglementaires et la révolution numérique seront passés par là, emportant probablement ceux qui n’auront pas voulu voir la nécessité du changement, mais offrant à coup sûr de nombreuses opportunités à ceux qui se seront engagés sur le marché du conseil aux entreprises en forte demande de valeur ajoutée et de sécurité. Dans un tel marché concurrentiel, notre formation supérieure pluridisciplinaire, initiale et continue, notre référentiel déontologique et normatif, notre indépendance… sont des atouts à valoriser et à exploiter comme des avantages concurrentiels.

Ceci peut inquiéter, mais réjouissons-nous plutôt d’être encore maîtres de notre destin grâce aux opportunités que la révolution numérique nous offre et que les réformes que nous avons engagées nous permettront de saisir. Les stagiaires et les jeunes experts-comptables sont en première ligne dans cette révolution, à la charnière entre une formation initiale qui n’est peut-être plus totalement adaptée dans son contenu et un exercice professionnel nouveau, plus dynamique, diversifié, résolument entrepreneurial.

DP : La dimension internationale est un sujet qui anime de plus en plus les stagiaires. Nous rêvons tous d’un Erasmus de l’expertise comptable. Aujourd’hui, cela n’est pas prévu dans la formation du stagiaire. Quels conseils pratiques donneriez-vous à un jeune professionnel qui souhaite effectuer une partie de son stage en dehors de nos frontières ? Comment trouver à l’étranger un cabinet qui accueillerait un stagiaire ?

Un niveau minimum de connaissances de la profession et du marché au niveau international, me semble indispensable aujourd’hui, surtout à l’échelle européenne. Je ne comprends pas que le cursus de formation initiale ne le prévoie pas, tout comme l’obligation de faire une partie de son stage à l’étranger, à l’instar de ce qui se pratique dans la plupart des écoles de commerce, d’ingénieurs ou de sciences politiques. Cela renforcerait indéniablement l’attractivité et la performance de notre filière.

C’est un sujet que j’ai souvent abordé avec l’ANECS, notamment dans mes fonctions précédentes, en essayant de lancer des initiatives, malheureusement sans véritable succès. Il faudra certainement encore en peu de temps et de maturation des esprits, mais je n’ai aucun doute quant à l’intérêt de ces échanges et de leur généralisation à l’avenir. La seule question est : quand ?

La Commission européenne travaille actuellement d’arrache-pied à la constitution d’un marché unique des services (y compris réglementés). Une européanisation du cursus d’expertise comptable permettrait aux futurs professionnels français non seulement de s’y préparer mais d’être mieux armés pour évoluer dans ce gigantesque marché de plus de 20 Millions d’entreprises et d’un demi-milliard d’habitants. Il y a d’ailleurs derrière cette perspective un véritable enjeu d’image et de réputation des experts-comptables français car l’expertise comptable, ou plutôt les services réglementés et de conseil aux entreprises, sont pratiqués de façon très différente d’un Etat à l’autre de l’Union européenne. L’Europe de l’expertise comptable est encore à construire, et il est donc essentiel que la profession française ait une influence décisive en la matière.

L’Ordre s’emploie aujourd’hui à dynamiser des échanges concrets avec ses alter egos européens et étrangers grâce à des partenariats sans cesse plus étroits. C’est ainsi que j’ai lancé cette année une nouvelle fédération européenne (ETAF) pour notre activité de conseil fiscal, au cœur de l’actualité européenne. Ce sont les premiers pas vers de nouveaux horizons. Le « stage européen » devra rapidement faire partie des prochaines étapes.

Les jeunes ne doivent pas attendre que les choses s’organisent au niveau institutionnel pour se lancer et effectuer une partie de leur stage à l’étranger. Ce n’est pas facile car cela repose sur une démarche individuelle, mais c’est possible légalement. Je ne peux qu’encourager à cette expérience car elle est très enrichissante et marque très fortement un CV en donnant une connotation singulière, et bien évidemment une orientation.

 

DP : Vous-même, vous vous êtes « spécialisé » sur l’international et en avez fait votre marque de fabrique.

Le rôle des experts-comptables est d’accompagner les entreprises dans leur développement, et plus largement de « fluidifier » les relations économiques. Quand vous êtes d’une région frontalière comme c’est mon cas, il est assez naturel d’être sensible aux échanges transfrontaliers. Mais il est vrai que peu de professionnels font la démarche de développer leur activité des deux côtés d’une frontière, et privilégient plutôt la collaboration avec un cabinet dans l’autre pays.

J’ai eu cette curiosité avant même l’obtention de mon diplôme français qui s’est prolongé par la rédaction, de l’autre côté des Pyrénées, d’un mémoire sur la mise en œuvre de la TVA en Espagne. Il faut être motivé pour prolonger ainsi ses études après le long chemin de la formation en France. Mais quel enrichissement ! Dès le premier jour, mon cabinet a été marqué par cette originalité. Cela correspondait à ma nature et à ma culture. Ce qui est formidable dans notre profession c’est que chacun peut l’exercer de manière très différente et adapter son offre de services à ses sensibilités, à ses centres d’intérêts.

Je pense que la dimension internationale de notre cabinet ne doit pas être réservée à des cabinets frontaliers ou aux très grandes structures internationales. Nos clients, des PME, ont des échanges de plus en plus courants avec des fournisseurs et des clients étrangers, surtout européens. Nous devons être capables de les guider et même de les accompagner.

 

DP : Que pensez-vous de la spécialisation de l’expert-comptable ? A l’ANECS, nous sommes convaincus que nous devrons nous spécialiser car il n’est plus possible de tout savoir et d’être bon partout.

Il faut faire très attention à l’utilisation du mot « spécialisation », car il peut désigner des notions diverses.

S’il s’agit de permettre à chaque expert-comptable de poursuivre une stratégie de différenciation sur le marché de l’expertise comptable en se spécialisant sur une clientèle ou sur des missions particulières, notamment à très haute technicité, ainsi que de communiquer sur cette spécialisation (dans le respect de nos règles de déontologie, bien sûr) il n’y a évidemment aucun problème, et rien ne l’interdit aujourd’hui.

En revanche, s’il s’agit d’officialiser des catégories différentes d’experts-comptables, à l’image de ce qui existe chez les avocats par exemple, je dis : « Attention au risque de paupérisation des professionnels qui auront fait un mauvais choix de spécialisation et qui auront les plus grandes difficultés à réorienter leur stratégie en fonction des évolutions du marché ! ». Je vois un risque de division de la profession et certainement d’appauvrissement.

La véritable spécialisation est celle que nous devons mettre en oeuvre au sein de nos cabinets car nos clients attendent un service professionnel de très haut niveau. Comme nous ne pouvons nous-mêmes assurer cet engagement sur les très nombreuses matières qui entrent dans notre offre de services, il faut bien l’organiser. Cela peut passer par l’appartenance à un réseau qui permettra de mutualiser des moyens, tout en conservant une taille de cabinet réduite. Cela peut passer aussi par une recherche de compétences au sein du cabinet. D’une part par l’association, et je vous rappelle que le capital de nos sociétés d’expertise comptable est désormais totalement ouvert, ce qui ouvre des possibilités nouvelles, sans parler de l’interprofessionnalité avec d’autres professions réglementées. D’autre part, nous devons penser à des collaborateurs spécialisés dans des matières autres que notre métier historique. Je crois ainsi à des cabinets diversifiés, dirigés par des experts-comptables généralistes, avec des collaborateurs spécialisés dans des sujets très divers, ce qui garantit une offre de service très large. C’est un sujet qui doit aider à l’attractivité de notre profession en offrant des perspectives de carrières nouvelles. Je me fais un devoir de porter ce message auprès des grandes écoles pour faire savoir que les cabinets d’expertise comptable ont des besoins nouveaux, et je peux vous dire que le propos intéresse !

 

DP : Pensez-vous que l’audit peut devenir une spécialisation de l’expertise ? Voire, ne l’est-il pas déjà ?

L’audit n’est pas une spécialisation de l’expertise comptable, mais un des nombreux métiers pratiqués par les professionnels du chiffre que nous sommes. J’observe avec inquiétude la récente évolution réglementaire du commissariat aux comptes en France qui comporte en elle les germes d’une dichotomie au sein de la profession. J’ai toujours milité pour l’unicité de la profession, avec ses deux métiers, mais je crains que l’orientation prise par le législateur ne conduise à une profession de l’audit à part entière. Ce serait dramatique pour la profession car un appauvrissement technique. Les Experts-comptables enrichissent leur pratique à exercer le commissariat aux comptes, et inversement il en est de même. Nous avons tout intérêt à maintenir l’engagement des cabinets sur les deux missions, légale et contractuelle. De plus, l’attractivité de l’audit pour les jeunes générations ne passera que par son ancrage à l’expertise comptable, beaucoup plus vivante et dynamique.

Je pense de plus en plus que ces évènements conduisent à l’intérêt d’un rapprochement des deux institutions, Ordre des experts-comptables et Compagnie des commissaires aux comptes.

Là aussi, inspirons-nous de ce qui se fait dans la plupart des pays du monde, et notamment dans ceux où la profession a le vent en poupe, les instituts britanniques par exemple. Qu’observe-t-on ? Que le ou les instituts en charge de la profession y sont compétents pour l’ensemble des métiers, avec un tableau spécifique pour la mission légale. J’observe également que ces instituts ont la maîtrise du contenu de la formation initiale qui conduit au titre généraliste, ce qui me laisse rêveur. A quand la formation initiale de l’expertise comptable et du commissariat aux comptes confiée à la profession en France ? J’aurais adoré porter cette réforme dans le cadre de mon mandat, malheureusement trop court.

 

DP : L’interprofessionnalité est également un sujet sur lequel l’ANECS travaille. Quelle est votre position sur ce sujet ?

L’interprofessionnalité d’exercice entre les experts-comptables et les professions juridiques et judiciaires réglementées est une mesure phare de la loi MACRON, appelée de nos vœux depuis longtemps. Je me réjouis, et en tout premier lieu pour les jeunes qui sont susceptibles de se lancer ainsi plus facilement avec des camarades d’autres professions, qu’ils aient la possibilité d’exercer leurs activités au sein d’une même structure et de proposer ainsi à leurs clients communs un service pluridisciplinaire complet. Je ne sais pas si cette mesure connaîtra un succès immédiat pour les cabinets en place. Mais je suis convaincu que c’est une voie d’avenir et je vois dans ce dispositif une belle opportunité pour les jeunes diplômés de créer des cabinets d’un concept nouveau.

DP : Vous avez créé en 1989 ACEE, Auditeurs Consultants et Experts Européens, groupement européen de cabinets d’experts-comptables et d’avocats. Vous avez ainsi ajouté la dimension interprofessionnelle à la dimension internationale bien avant l’heure ?

J’ai toujours pensé que la meilleure façon d’exercer en indépendant était de se rapprocher des autres et de mettre en œuvre une forme de partenariat. J’ai trouvé dans le schéma du GEIE la manière de préserver l’indépendance de chacun des membres, ce qui répond aux impératifs déontologiques des associés, quelle que soit leur activité, mais aussi aux conditions d’exercice de son propre pays. Voilà pourquoi nous avons pu donner une dimension internationale, mais également pluri professionnelle. L’objectif est d’assurer un service très large à nos clients. J’observe d’un œil amusé que près de 30 ans plus tard, le législateur cherche toujours comment faire, alors que les professionnels sur le terrain ont su trouver les réponses. C’est toute la différence entre la théorie et la pratique. Nos gouvernants et hauts fonctionnaires seraient bien inspirés d’être plus à l’écoute des professionnels de terrain !

DP : Concernant les systèmes d’information – priorité de la mandature actuelle – nous pensons que notre formation est en deçà des connaissances dont nous aurons besoin dans notre exercice. Sans faire de nous des informaticiens, une révision de notre formation dans ce domaine est-elle prévue ?

Je pense que l’enjeu du numérique, dont j’ai fait une des priorités de mon mandat, donne une dimension nouvelle aux systèmes d’information. Il s’agit d’une véritable révolution qui touche à toutes les dimensions de notre métier, et particulièrement aux fonctions managériales. La dématérialisation est l’enjeu majeur de notre profession aujourd’hui et nous devons impérativement l’intégrer dans nos pratiques si nous voulons éviter de nous faire « ubériser ».

Nous sommes tous confrontés à une disruption de notre société, sans avoir trop le temps de préparer les choses, tellement l’évolution est rapide et violente. Bien évidemment le cursus de formation n’a pas intégré ces dernières évolutions, ce qui ne peut qu’être regrettable. Les choses se feront mais avec un peu de temps. Cela dit, je suis moins inquiet pour les jeunes qui sont déjà entrés dans cette ère digitale, que pour les plus anciens. C’est pourquoi j’ai proposé une action de l’institution au profit des cabinets. Les élus du Conseil supérieur ont ainsi adopté un vaste plan d’action numérique pour aider les professionnels dans leur transition numérique. Il s’agit de donner une suite aux travaux du très beau congrès de l’année dernière sur le numérique. Nous avons prévu des supports de sensibilisation, des formations gratuites, mais aussi des outils que l’institution se doit de fournir aux professionnels.

L’enjeu est d’assurer la place de la profession dans l’économie numérique, et le Conseil supérieur se charge également de faire la promotion de la profession vis-à-vis des pouvoir publics mais aussi des entreprises. C’est ainsi que nous avons convenu d’un partenariat privilégié avec le Conseil national du numérique pour faire des experts-comptables les acteurs de la transformation numérique des TPE/PME dans notre pays.

La stratégie numérique de l’Ordre est devenue un enjeu majeur pour garantir l’unité de la profession et son avenir.

  

DP : Comment imaginez-vous la profession dans 10 ans ?

J’ai coutume de dire que nous sommes de plus en plus experts et de moins en moins comptables… Au fil des années, les experts-comptables ont considérablement élargi leurs compétences et leur périmètre d’intervention : fiscal, social, gestion, financement, RSE... aujourd’hui la transition numérique de la TPE/PME.

Nos dernières réformes réglementaires, qui nous autorisent à faire du conseil à titre principal, mais aussi la révolution numérique, nous offrent l’opportunité de réinventer un nouveau modèle professionnel. L’expert-comptable reste un tiers de confiance grâce à sa déontologie, et je suis un farouche défenseur de notre réglementation : elle nous assure un avantage concurrentiel considérable sur le marché en apportant des garanties à nos clients.

Le conseil est indubitablement l’avenir de la profession. Cette affirmation se dit depuis très longtemps, mais prend une acuité particulière avec la dématérialisation. Le système d’information de l’entreprise n’est plus limité à la seule comptabilité et prend une toute autre dimension avec le concept de « data », la donnée en bon français. A nous d’en assurer la meilleure utilisation. La transition numérique nous offre une opportunité extraordinaire : celle de sortir des limites de la comptabilité, tout en restant les maîtres d’œuvre du système d’information de l’entreprise. Il convient d’intégrer systématiquement des prestations de conseil dans notre offre, mais aussi de nous impliquer davantage chez nos clients, ce qui peut se faire à distance bien sûr. Pour les TPE notre avenir est le « full service » pour prendre en charge la totalité de la gestion de nos clients. Notre place sera ainsi d’accompagner les entreprises dans leur globalité, de leur apporter un conseil de qualité et un service de sécurité.

L’expertise comptable française, avec sa réglementation équilibrée entre logique de marché et d’intérêt général, est à même de générer la sécurité et la confiance nécessaires dans une économie largement numérisée, qui colporte son lot de doutes et de craintes. Le marché a besoin plus que jamais d’une profession comme la nôtre. Je suis donc très confiant dans l’avenir de l’expertise comptable et ne regrette qu’une chose : de ne pas avoir 30 ans de moins pour vivre cette formidable aventure qui attend notre profession !